Christopher Walken dans Retour vers l'enfer. http://content6.flixster.com/photo/11/35/24/11352416_gal.jpg

Nos mondes numériques sont-ils condamnés à s’enflammer régulièrement pour un site ou un service ? Chatroulette est la nouvelle comète du cyberespace. L’histoire du site tient en quelque lignes : un adolescent code le site qui devient immédiatement un hit. Succès story. Le site est simple. Il  met en contact des paires d’internautes : on voit et on est vu. Un bouton “next” permet d’aller à la recherche d’un autre partenaire. Une fenêtre de chat permet de converser par texte.

danah boyd vient de faire un long texte sur le nouveau phénomène [Trad. fr : chatroulette le tribut de danah.]. L’analyse tient aussi en quelques phrases : il s’agit d’une nouvelle version d’une des propriétés de l’Internet qui est de mettre en contact avec l’inconnu. Ce mélange est pour dana boy vertueux, car il permet de casser la tendance des individus à se regrouper sur des caractères communs.

J’ai en comun avec danah boyd de regarder le cyberespace avec bienveillance. Mais sur chatroulette Amar Lakel et Patrick Baudry ont dit des choses bien plus décisives :

"C’est le paroxysme d’une dimension qui existait déjà sur d’autres plate-formes (MSN, Skype, Facebook) : trouver des amis. Il en fait un service à part entière, jouer à la +roulette sociale+".

"On ne peut pas générer le hasard. La mythologie de la belle rencontre sert le marketing. Mais on peut générer des usages : un jeu social, qui peut être enivrant comme le casino, et, de manière morbide, comme la roulette russe".Amar Lakel

[…]

"On est dans l’expérimentation. On vient vivre quelque chose d’intime dans un espace public, partagé, et c’est toute l’ambiguïté. C’est le frisson, on pimente l’imaginaire sans se parler. Quelles limites se fixe-t-on, quel tri faire entre les usages qu’offre un tel site ? C’est toute la question. C’est un registre seulement ludique et illusoire car mettre deux êtres en relation par hasard, c’est une règle qui n’a jamais présidé à aucune époque" Patrick Baudry

 

Mythologies

Le succès de Chatroulette tient plus à son efficacité symbolique qu’a son efficience technique. Pour être passé plusieurs fois sur chatroulette et a des horaires différents, je n’y ai vu que 1. des masturbateurs, 2. des personnes qui semblaient chercher quelque chose. 3. des écrans noirs. Je n’ai jamais pu avoir une conversation sensée avec qui que ce soit, et les échanges les plus riches que j’ai pu avoir se limitent à un petit signe de reconnaissance de part et d’autre des écrans avant que quelqu’un appuie sur le bouton “suivant”

La première fonction de chatroulette est d’être un de ces mythes dynamiques qu’Abraham Moles voyait sous les innovations techniques. Ils fonctionnent comme “origine et conditionnement de comportements en tant que générateurs d’ autres mythes, plus précis, plus concrets dans un cycle mythogénétique”

L’un de ces mythes est le mythe de Rockefeller. De Steve Jobs à Mark Zuckerberg, les mondes numériques sont friands de ces histoires dans laquelle un jeune homme seul, dans sa chambre, et merveilleusement doué bricole les mondes de demain. Aujourd’hui, c’est à Andrey Ternovskiy d’être transformé en icone. Chatroulette aurait grandi tout seul, par la grâce du bouche à oreille et code a du être réécrit pour supporter des foules de plus en plus grandes. Voilà donc une histoire comme nous les aimons : un service posté dans les mers immenses du cyberespace trouve par une sorte de grâce son public et se développe en maintenant un équilibre harmonieux entre les besoins et le service. Chatroulette réalise même un second mythe : celui du Magasin universel : à tout moment du jour ou de la nuit, je peux trouver l’objet de mes désirs dans ses rayons infinis. Avec Chatroulette, c’est que nous sommes devenus les objets à consommer.

 

Chatroulette, déconstruteur social.

Autant je pense qu’il nous faut regarder le réseau avec bienveillance., autant je pense qu’il nous faut aussi savoir garder un œil critique sur les formes que son évolution ne manquera pas de prendre. Chatroulette ne mélange rien. Il ne met pas en contact des étrangers l’un à l’autre. dana boyd a raison : le contact avec l’étranger est structurant. Mais il faut que ce soit une rencontre, et une rencontre prend du temps. Chatroulette ne donne pas ce temps. Celui qui vient sur chatroulette avec un désir de rencontre rencontrera la perversion ou la frustration. Chatroulette est un tourbillon qui donne un image à la fois du désir de rencontre dans lequel nous sommes de la frustration dans laquelle nous sommes de ne pas pouvoir le satisfaire. certains remplissent ce manque avec leur pénis. D’autres appuient sur le bouton “Suivant”. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer qu’il y a pas de bouton “Précédent” sur chatroulette, juste “Suivant”. Suivant, suivant, suivant, suivant ! Chatroulette nous dit la marche forcée dans laquelle nous sommes, tout comme les forces d’anonymisation qui nous saisissent un à un et qui cassent le lien social. Chatroulette, ce n’est pas le lien social, c’est sa négation. Nous savons tous qu’après quelques déclics à vide, le percuteur finit bien par trouver une balle.

 

Mais jusqu’ici, tout va bien…

Remarques a propos de chatroulette
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5 pesnées sur “Remarques a propos de chatroulette

  • 2 mars 2010 à 23:37
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    Il est sûr qu’avoir une conversation constructive n’est pas aisé et qu’il vaut mieux avoir du temps à perdre… Mais pourtant c’est possible ! J’ai eu des conversations passionnantes avec des gens à qui je n’aurais jamais parlé si je les avais rencontré. Dans Chatroulette comme dans tout il y a du bon !

  • 2 mars 2010 à 23:46
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    Hello Yann,

    Très intéressant ton post, même si je ne suis pas 100% d’accord avec toi.

    D’une part, j’ai eu quant à moi des rencontres “structurantes” sur chatroulette et eu des échanges intéressants, même si, il est vrai, cela représente un faible %. Chatroulette est à la base conçu sur une idée sympathique comme tu le dis, et qui font les racines du web : mettre en relations les internautes. De ce point de vue, je pense l’idée tout à fait noble. Les usages sociaux ont certes déviés l’outil et les internautes se le sont appropriés. Ce qui quelque part démontre son succès et donc son utilité sociale.

    D’autre part, je ne suis absolument pas d’accord avec Amar Lakel. Chatroulette, pour moi, n’a absolument rien à voir avec Facebook ou encore Myspace. Chatroulette est un enfant du web 1.0 et n’a rien à voir avec ces nouveaux réseaux sociaux – très structurants justement. Sur chatroulette, anonymat et la mise en relation aléatoire des “joueurs” fait plus penser aux salons de chat du web 1.0 de style Yahoo chat. Aucune caractéristiques ici des Facebook, Twitter & co. Je ne pense pas qu’on cherche à trouver des amis sur chatroulette. On cherche à passer le temps: c’est d’ailleurs la raison que m’ont donné la plupart des gens avec qui j’ai parlé dessus.

    Après, chatroulette fait-il réellement de nous des objets de consommation ? Je ne dirai pas ca. La vidéo peut entraîner ce biais d’analyse je pense. Mais c’est abord le contenu produit, l’interaction sociale qui est consommée à mon sens – structurante ou non.

    Enfin, pour finir, je trouve à chatroulette une réelle fonction là où pour moi, quelques part, Facebook n’en a justement pas. Comme le dit si bien, Zuckerberg, “les communautés existent déjà” : Facebook en ce sens ne crée pas de valeur sociale ajoutée. Il exploite nos relations sociales existantes. A l’inverse, chatroulette, construit réellement de nouveaux liens – si ténus soient-ils.

    Voilà, désolé pour le long commentaire, mais je dois dire que le sujet me passionne. Chatroulette est un revenant du web des années 90s qui vient nous hanter…. et ca me rappelle tellement de souvenirs :)…nostalgie,nostalgie…

  • 5 mars 2010 à 22:29
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    C’est vrai qu’il y a différentes façons de voir Chatroulette:

    1. c’est complètement débile et vous avez le droit de le penser. Tout simplement n’y allez pas.
    2. c’est un grand defouloir. Chatroulette éclate toutes les barrières en matière d’attitudes numérico-individuelles tarées et vous y allez pour vous amuser. C’est votre droit.
    3. c’est un phénomène planétaire et force est de constater que cela dépasse tout ce qu’on a pu voir auparavant. Facebook a mis deux bonnes années pour devenir populaire internationalement, chatroulette a mis deux mois (sans pub, sans relation publiques). Déjà des tas de sites comme http://chatroulettepics.com et j’en passe proposent les captures d’écrans les plus trash et les plus cultes par exemple. Il est normal d’en discuter car c’est vraiment le reflet de notre société actuelle.

    Ce site est un miroir pas juste un « buzz ».

  • 28 avril 2010 à 10:31
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    Ce truc est un vrai phénomène. Impossible de passer à coté. Tous les autres commentaires sont très pertinents et si en effet on reste en surface de cette machine infernal, rien ne pourras nous arriver. Cependant ca peut vite aller très très loin. J’ai déjà vu une vidéo qui montrer un suicide sur chatroulette. C’est pas destructeur ca ?
    Ce jeu car je considère cela comme un jeu peut être fatal et n’a aucunes limites… Je me demande comment ca va finir ! A voir

    Merci pour l’article qui suscite bien des débats !

  • 13 octobre 2010 à 15:36
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    Ce qui est amusant c’est de voir, comme à chaque apparition d’un site phénomène, d’autres lui emboîter le pas… On a donc vu des “roulettes” sur à peu près tous les thèmes possibles. Mais seul chatroulette a su faire son trou et faire parler de lui jusque sur les grandes chaînes de TV.

    Chintoiste, je trouve votre remarque très juste : ce site est un miroir de notre société.

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