Villes utopiques

A l’opposé du cyberespace comme espace spirituel, on trouve le cyberespace comme espace utopique. Alors que lorsqu’il est construit comme espace spirituel, le cyberespace est un espace hyper-indidivuel – à tel point que Margareth Wertheim parle de” cyber-égoïsme" –, lorsqu’il est construit comme espace utopique, il devient un espace hyper-social.

Beaucoup de commentateurs ont mis l’accent sur le fait que le cyberespace est un espace qui transcende la géographie. Il permet à des personnes distantes sur le globe mais proches par leurs projets ou par leurs gouts, de se retrouver, de collaborer ou jouer ensemble. La géographie du cyberespace est donc celle des désirs individuel. Elle permet la construction de communautés sur la base de d’intérêts communs ce qui faisait dire à J.-C. R.  Licklider que les personnes seront plus heureuses en ligne puisqu’elle n’auront plus à souffrir des “accidents de proximité”. Il y a là l’idée d’un bon ordonnancement, parce que désiré par chacun, qui s’opposerait aux chaos du hasard. On retrouve les images d’architecture parfaite du cyberspace comme espace merveilleusement ordonné.

Margareth Wertheim rappelle que Johann Andreae imaginait en sa ville de Christianopolis une
société dans laquelle les individus pratiqueraient assidument les arts  et que Tommaso Campanella imaginait que dans la Ville du Soleil, les personnes acquerraient les compétences techniques suffisantes pour comprendre et vivre en harmonie avec les créatures de Dieu

Le cyberespace a des éléments communs avec l’utopie. Comme l’utopie, il est un espace clôt auquel on accède grâce à une navigation. Comme l’utopie, il est un espace uniforme et égalitaire. Comme l’utopie, il est le lieu ou l’Age d’Or se réalise. Comme l’utopie, il est appelé à s’ouvrir pour conquérir toute la société. Comme l’utopie, il est réglé par des règles qui ne peuvent pas être dépassées – “le code est la loi” – Comme l’utopie, il est un espace voué à l’éducation des individus.

Le cyberespace serait un espace dans lequel l’utopie deviendrait possible d’abord parce qu’il est un espace commun, et ensuite parce qu’il donne à chaque personne la même valeur. Dans le cyberespace, chaque voix compte, les lointaines comme les proches, les blanches comme les noires. 

Le cyberespace nous libère de la “tyrannie de la géographie” (Wertheim, M. 1999). Il est un espace dans lequel nous pouvons nous développer comme être sociaux.  Nous pourrions même y développer la meilleure sociabilité qui soit puisqu’elle serait basée sur les désirs et les volontariats mutuels. On a beaucoup insisté sur cet aspect. L’internet offrirait de nouvelles agoras, ces places ou les citoyens grecs se rassemblaient pour commercer et pour régler les affaires de la cité. L’agencement du cyberespace permettrait de construire des sociétés dans lesquelles la liberté de parole serait garantie tout comme l’accès aux ressources nécessaires à chacun pour sa formation.

Le cyberespace permettrait à toute personne de s’exprimer grâce à deux mécanismes. Le premier est le relatif clair-obscur dans lequel chacun se trouve. Chacun est ce qu’il dit être, jusqu’a ce que la preuve du contraire soit amenée. Le second est que l’immensité du cyberespace garanti qu’il y a toujours une place possible pour tous les points de vue. Cela a donné lieu à une modalité particulière de règlements des conflits qu’on appelle l’embranchement (forkW)

linux_timeline_poster_v1.1Le terme vient de la communauté des développeurs. Lorsque dans un projet open source des divergences de point de vue apparaissent, le projet initial peut donner lieu à un nouvel embranchement. L’arbre des distributions Linux exemplifie ce mode de fonctionnement, mais on le trouve aussi bien dans la hiérarchie des groupe Usenet ou sur les plate-formes du web 2.0. L’embranchement est en fait le signe d’un conflit. Dans les groupes hors ligne, lorsqu’un conflit se présente, son mode de résolution passe nécessairement par un effort de synthèse des forces qui s’oppose ou par l’imposition de l’une d’entre elles. En ligne, les communautés on plutôt tendance à contourner les conflits dès lors qu’elle remettent fortement en cause l’équilibre de la communauté. Elles procède alors par bouturage.

Le bouturage permet de conduire plusieurs projets parallèlement. Certains projets s’ensemence meme entre eux  en échangeant des fonctionnalités, tout en continuant leurs développements. D’autres projets entrent en concurence  ce qui laisse entendre que le conflit est plus facilement géré lorsqu’il met en cause un agent extérieur que lorsqu’il est interne. 

Le grand avantage du bouturage est qu’il permet de d’ensemencer le cyberespace d’une multitude de projets. Théoriquement, toutes les demandes peuvent ainsi être suivies sans qu’aucun projet ne perde sa philosophie où son identité. Si un bouturage ne marche pas, c’est qu’il n’était pas viable, ou qu’il a été mal conduit. Le cyberespace compte ici sur sa principale caractéristique : la multitude.

Cependant, les multitudes ne se disposent pas harmonieusement. Elles sont aussi agencées par des forces sociales. Certains projets disposeront de beaucoup plus de personnes, d’autres avanceront plus vite, d’autre seront abandonnés. Des disparités apparaissent peu à peu. Finalement, on se retrouve avec quelques projets stars, et une longue traine de projets moins importants.

Cette disposition n’est pas anodine. Elle a été retrouvé par Albert-László Barabási lorsqu’il a fait une exploration du web. Si le web fonctionnait sur un mode égalitariste, toutes les pages seraient liées entre elles par à peu près le nombre de lien. On aurait quelques rares site qui auraient très peu de lien, et quelques rares sites qui auraient un nombre élevé de liens. En somme, la distribution des liens suivrait une loi normaleW. Les données qu’il a rapporté dressent une géographie toute autre car il trouve d’énormes stars qui reçoivent la majorité des liens. Ces sites sont visibles d’ou que l’on se trouve sur le graphe et la loi qui organise l’ensemble n’est plus la loi nomale mais la loi de puissanceW généralement connue sous le nom des 80/20. Dans le cas du réseau étudié par Albert-László Barabási, 20% des sites recevaient 80% des liens. On retrouve cette loi sur les forums ou les réseaux sociaux  80% du contenu est produit par 20% des utilisateurs

Le cyberespace n’est donc pas un espace plat et uniforme dans lequel individus et contenus se disposent aléatoirement. Certaines zones sont très prisées, ou encore des éléments sont utilisées comme des stigmates. Cela est le cas de l’adresse email. Une adresse email n’est pas seulement un moyen commode pour envoyer et recevoir du courrier. C’est un identifiant qui peut ouvrir des portes.

Dans sa toute première version, Facebook était réservé aux étudiants de Harvard. L’adresse email finissant par havard.edu  était la clé qui permettait de s’inscrire sur thefacebook.com. Facebook a ensuite été ouvert aux adresses de la Ivy league, puis à tous les établissements scolaires des USA, puis à tous les établissements scolaires, Elle dressait des montagnes infranchissables à toute personne ne possédant pas la bonne adresse. Elle a créé un milieu fréquenté uniquement par des jeunes gens issus du même milieu social c’est à dire des personnes issues de milieux plutôt aisés et valorisant les études. En d’autre termes, l’adresse email a reproduit t dans le cyberespace les affiliations sociales qui existent hors ligne.

 

Finalement, moins qu’un utopie, le cyberespace est un miroir de la société qui la produit. Né au creux du 20ième siècle, explosant avec le nouveau millénaire, il porte en lui les marques, les espoirs, et les angoisses de la société qui l’a porté.

Le cyberespace comme espace utopique
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