ink jar and quills par studentofrhythm 

Est virgo hec penna, meretrix est stampificata disaient les anciens : “La plume est une vierge, l’imprimerie est une putain”. La putain de notre temps, c’est l’Internet et les ordinateurs. Leur pouvoir de séduction est tel qu’il nous soustrait à nos obligations familiales et  de travail. L’ordinateur dissipe. Il est l’objet qui attire inexorablement notre attention, draine nos énergies, disperse nos forces. Sa fréquentation transforme nos esprits en vastes marécages dans lesquels nous nous embourbons tous les jours un peu plus.

Ce que nous sommes comme homme, nous le devons intimement aux objets. Nous ne sommes ce que nous sommes que parce que nous sommes des animaux dénaturés insuffisamment adaptés à notre environnement. Nous nous sommes enveloppés de culture et de technique et nous avons adapté le monde à notre inadaptation. L’invention de l’outil a été le point de départ d’une cascade de changements : l’outil a amené les premiers hominidés à adopter la posture verticale, ce qui a libéré de la place dans la boîte crânienne pour le cerveau. La mâchoire s’est développée permettant le langage articulé, et l’explosion des techniques de mémoire : les récits que l’on raconte, les gravures rupestres, l’écriture, enfin. Ces modifications ont été très lentes et une invention aussi importante que celle de l’outil n’a produit de modifications qu’au terme de millions d’années.

J’ai du mal à penser, qu’ (à supprimer) alors que les ordinateurs ont à peine un siècle d’existence et que leur manipulation ne concerne qu’un individu sur sept, qu’ils produisent des changements majeurs sur l’organisation de nos cerveaux. J’ai du mal à penser que des circuits neuronaux mis en place en quelques millions d’années puissent être remis en question par Facebook et World of Warcraft. J’ai du mal à penser que le web recable nos cerveaux

Il y a là une double erreur : la première est l’ethonocentrisme. Elle considère que tout le monde vit les même choses alors que notre usage des machines ne concerne qu’une poignée de personnes. Nous n’avons pas tous des iPhones et autres Blackberry à la main, nous ne sommes pas tous sur Twitter, nous ne sommes pas tous hyperconnectés à l’Internet. La seconde erreur est temporelle : s’il est vrai que sur Internet, comme dans la culture des pays du nord industrialisé, les choses vont de plus en plus vite, cela ne veut pas dire que les changements que les ordinateurs provoquent sont tout aussi rapides.

Nous sommes aujourd’hui au bout de quelque chose et les ordinateurs y ont leur rôle. Après avoir prolongé tous nos corps dans nos outils, nous avons fini par jeter notre système nerveux  “comme un filet sur l’ensemble du globe” (McLuhan, Comprendre les médias). La dématérialisation portée par cette technique apporte et traduit des changements profonds dont nous ne percevons que les prémisses.

Dans une tribune introduisant son dernier livre, Nicolas Carr donne une série d’expériences sur lesquelles il appuie son argument final : l’imagerie cérébrale du cerveau de surfeurs expérimentés est différente de celle de novices mais après 5 heures d’entraînement, les images des cerveaux sont toutes les mêmes;  la mémoire de ce qui est lu est meilleure que ce qui a été présenté dans une vidéo et d’une façon générale on retient moins bien ce qui est sur un écran que ce qui est sur du papier.

A partir de là, il en tire une conclusion dramatique : “Emerveillés par les trésors de l’internet, nous sommes aveugles aux dommages que nous pouvons faire à notre vie intellectuelle et même à notre culture”.

Nicolas Carr reprend une partie de l’argumentaire du célèbre “Est-ce que Google nous rend idiots ?” Avec talent, il avait décrit comment, à partir du moment ou Nietzche a eu entre les mains une des toutes premières machines à écrire, son écriture a commencé à changer. Il est passé des longues proses aux aphorismes de quelques phrases. Cela suffit à Nicolas Carr pour conclure que la machine a eu un impact sur la pensée du philosophe, et que cette pensée s’est appauvrie, toujours du fait de la machine.

Mais mesure t-on la richesse d’une pensée au nombre de caractères ? Proust est-il Proust du fait de la longueur de ses phrases ?  Est-ce la longueur du Mahâbhârata qui en fait un grand texte ? Le Haïku doit-il être considéré comme non valable parce que trop court ?

On peut se demander pourquoi un philosophe comme Nietzsche s’est intéressé à une machine et on peut se demander si cette machine n’a pas été une aide plus qu’un handicap dans la formation de sa pensée. Pour le dire autrement, les machines d’hier ne nous rendent pas plus stupides que les machines d’aujourd’hui.

Que les objets techniques aient une influence sur nos vies psychiques, c’est évident. Mais la  plume n’a jamais été une vierge, pas plus que l’imprimerie une putain ou l’ordinateur un danger pour la culture… sinon dans nos représentations. L’imprimerie d’abord suspectée de faire circuler des éditions non conformes, échappant au contrôle ecclésiastique et de transcrire le savoir dans des langues du commun, a ensuite été portée au pinacle pour ces mêmes raisons. L’invention des feuilles de style a permis une uniformisation des textes et c’est alors le manuscrit qui a été suspecté de porter des erreurs. Puis, la copie a été à nouveau suspectée : trop propre, trop parfaite, trop éloignée de l’atelier d’écriture de l’auteur. En un mot, trop industrielle et donc trop éloignée des idiosyncrasies créatrices.  Ainsi, l’écriture manuscrite et l’imprimerie ont été tour à tour portés au pinacle et décriés pour des raisons similaires.

Il en va de même avec les ordinateurs. Ce sont tantôt nos confidents, tantôt nos assistants de travail, tantôt nos persécuteurs. Ils ne le sont pas en soi. Ils le sont parce que nous les pensons comme tels à la fois consciemment et inconsciemment. Pour reprendre l’expression de Sherry Turkle, ce sont des objets évocateurs : miroirs modernes dans lesquels Psyché se regarde. Les splendeurs que certains y voient, tout comme les monstres que certains craignent, sont les reflets des splendeurs et monstruosités que nos psychés abritent.

Nicolas Carr a raison de pointer l’opposition entre ce qu’il appelle les lectures lentes et les diffractions que l’on peut observer en ligne. Mais il a tord de surestimer les premières au détriment des secondes. Ce sont deux positions qui n’ont de valeur que l’une par rapport à l’autre et on peut les résumer en deux mots : l’ordre et le chaos. Nous avons besoin d’ordre pour ordonner nos pensées. Pour cela nous nous appuyons sur une série de dispositifs : rituels, tournures de phrases,… Mais nous avons aussi besoin d’une dose de chaos pour pourvoir créer, pour faire surgir la surprise et être capable de l’accueillir. “Il faut de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse” disait Nietzsche. Sans cette part de désordre, l’ordre n’est que stéréotypie stérile. Sans une part d’ordre, le chaos n’est que dispersion.

Lorsque les Han ont bâtit l’empire chinois, il a été décidé que les textes seraient gravés dans la pierre. Les textes étaient précédemment écrits sur des tablettes faites en bambous reliés par des cordelettes. Lorsque les cordelettes se rompaient, le texte se répandait en fragments épars. L’inscription dans la pierre réglait ce problème et donnaient à tous les professeurs le même texte. En occident, le processus de copie était le fait de moines et était sujet à des erreurs, ce qui a sans doute contribué à développer le goût de l’exégèse et du commentaire. L’Europe cherchait le texte sous le texte, et le reconstituait indice après indice, alors que la Chine s’est pendant des centaines d’années appuyée sur des textes immuables.

Même le livre n’est pas exempt des stigmates du texte numérique qui inquiètent tant Nicolas Carr. Un livre n’est jamais isolé, il fait partie d’un ensemble (roman, texte scientifique, poème…) dont il respecte ou transgresse les canons. Il cite d’autres textes, explicitement ou implicitement : qu’est-ce donc que la citation sinon l’équivalent de notre “embed” numérique ? Qu’est-ce qu’une table des matières si ce n’est l’équivalent de la colonne des liens internes de nos blogues ? Un livre conduit toujours hors de lui-même parce que la lecture est hypertextuelle.

Peut-on rassurer Nicolas Carr ? L’Internet n’est pas une maladie auto-immune de notre culture. Les machines d’aujourd’hui procèdent des pensées d’hier qui sont si chères à son cœur. Elles n’apportent pas de nouvelles façons de penser mais mettent en avant des façons de penser qui étaient déjà là avec l’imprimé.

Ce dont nous sommes les témoins, c’est plutôt la mise en conflit de deux techniques : celle de l’écriture et celle du numérique, avec cette complication que le numérique est une technique jeune. Nous ne bénéficions pas avec le numérique de la patine du long compagnonnage de l’écrit et du papier. Nous avons encore à apprivoiser les matières numériques pour en faire des matières à penser. Ce travail est en cours dans nos sociétés, et bien évidement il provoque des changements et des questions que l’on peut mesurer à l’intensité du travail législatif autour de l’Internet. Demander à l’Internet de fournir les même services que l’écriture, c’est oublier qu’il a fallu trois siècles pour que l’écriture et la lecture se démocratisent suffisamment en un savoir de masse et c’est oublier que cela ne s’est pas fait sans conflits.

Nous sommes aujourd’hui sous le choc que produisent les techniques numériques. Il ne faut pas le mésestimer. Il est profond. Il est brutal. Sans aucun doute des formes disparaîtront, de la même manière que le texte imprimé a réduit au silence certaines formes de pensée qui lui préexistaient. Dans la mémoire de l’occident, cela est peut être ancien, mais en Afrique, l’arrivée de l’écriture est encore à l’horizon des mémoires. Pour les civilisations africaines, le livre a d’abord été une plaie puisqu’il mettait en déroute les formes et les hiérarchies de l’oralité. Il était d’abord le lieu de “l’art de vaincre sans avoir raison” (Cheikh Hamidou Kane); il était un raccourci faisant l’économie des écoutes lentes et profondes.

Sur Internet, nous sommes tous des africains.

La plume est une vierge
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14 pesnées sur “La plume est une vierge

  • Ping : Cactus Acide » » L’observatoire du neuromancien 06/11/2010

  • 12 juin 2010 à 12:40
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    Merci d’apporter un peu d’ air pure dans ce débat vicié.

    Par contre, à la défense de Carr, on doit tout de même avouer qu’il n’a probablement pas halluciner les scans cerveaux: les sciences neuro et cognito médicale [ça se dit? :-} ] ont souvent l’habitude depuis 2 décennies de déjouer les pronostics philosophiques!

    Je ne sais pas si Internet “rebranche les cerveaux” mais les scans montrent (selon lui) une activité typiquement différente.

    Ceci dit, j’abonde dans le même sens que toi. Il ne faut pas tout en faire un plat. La civilisation ne va pas s’écrouler par un rétrogradation intellectuelle accélérée par le web. Les bienfaits dépassent probablement les “méfaits neurologiques”.

    Et le premier, c’est celui d’avoir permis d’écrire été de distribuer ce merveilleux texte “la plume et la vierge”. Merci.

    (p.s.: j’écris de mon iPad, et je peux confirmer que si mon cerveaux ne s’est peut-être pas rebranché, mes doigts ont dû réapprendre à interagir avec l’écran… :-)

  • 12 juin 2010 à 14:01
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    Article sympa
    mais.. tu te relis des fois ? ;)

  • 12 juin 2010 à 14:19
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    Martin, je ne peux pas lire ton commentaire. Mon esprit est saturé de iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad, iPad,

    Je vais à la FNAC. Désolé !

  • 12 juin 2010 à 14:21
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    Euh oui, mais s’il y a encore des coquilles et que tu as le temps de me les indiquer, je me ferai une joie de les corriger.

  • 15 juin 2010 à 6:33
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    Bonjour,

    Merci pour ce billet très intéressant. Il est certain que l’arrivée des technologies de l’information et plus particulièrement du Net à entrainé de profondes modifications dans notre manière d’appréhender notre espace.

    “Que les objets techniques aient une influence sur nos vies psychiques, c’est évident.”

    On retrouve d’ailleurs cette notion au travers du concept de “cognition distribuée” où l’environnement n’est pas uniquement constitué par l’individu mais par lui, l’écosystème et les artefacts qui le compose.

    C’est toujours un plaisir de vous lire

    Arnaud

  • 17 juin 2010 à 11:27
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    @Martin j’ai récupéré (un peu) de ne pas avoir de iPad
    l’imagerie cérébrale est quelque chose de formidable, mais on ne sait pas l’interpréter. Elle montre une activité dans une région (consommation électrique ou de glucose) mais on ne sait pas ce qui s’y passe. C’est effectivement important de voir qu’un lecteur chinois n’active pas les même zones qu’un lecteur occidental, ou que un gameur n’utilise pas exactement les même zones qu’un non-gameur, mais après ? Se soucie-t-on qu’un marteau soit tenu par un gaucher ou un droitier ou que le clou soit finalement enfoncé ?

    Je suis vraiment content que le texte ait plu !

  • Ping : La plume est une vierge, l’internet une putain | Gad Lab

  • 30 juin 2010 à 13:23
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    Bonjour,

    L’impression d’abrutissement général que donne Internet n’est pas tant dû à notre façon de l’utiliser, mais plutôt aux données que nous dispersons sur la toile sans vraiment savoir à qui nous les confions.

    Internet peut effectivement paraître abrutissant, de la même manière que la télévision, à ceci près que la publicité (ou plus généralement manipulation mentale) y est bien plus ciblée.

    Cependant, tout dépend de l’usage que nous en faisons et du rapport dominé/dominant qui peut s’inverser face à cette créature.

    Bref, Internet n’est pas massivement abrutissant, mais peut l’être. Comme toutes les innovations, il y a ceux qui en tirent parti, ceux qui les subissent et ceux qui les observent de loin.

  • Ping : A Internet é uma Meretriz? « Boteco Escola

  • Ping : La plume est une vierge, l’internet une putain | Site internet Bordeaux

  • 22 novembre 2010 à 0:18
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    Déjà vu sur le blog d’origine, mais survolé, je l’ai retrouvé sur InternetActu et cette fois-ci j’ai pris le temps de le lire.

    Fort bien écrit, et là aussi il faut prendre le temps. La question est donc comment pendre le temps ? Une putain de question !

  • Ping : Les transhumains | Zéro Seconde

  • Ping : La plume est une vierge, l’internet une putain | Gad Lab

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