A la Web 2.0 Expo 2009, des conférenciers se sont retrouvés en difficulté parce que le public était plus occupé par Twitter que par ce qui se disait sur scène. Dana Boyd a consacré un long billet a cette affaire permettant de comprendre de l’intérieur ce qui a pu se passer.

Dana Boyd n’est pas contre Twitter. Elle avait déjà pris position pour le service en faisant remarquer que Twitter n’était pas un vain bavardage. Les échanges, pour futiles puissent ils paraitre,  sont pas inutiles : ils ont une fonction phatique (Jacobson, R.), c ‘est à dire qu’il permettent d’établir ou de prolonger la communication. Ils sont les équivalents en ligne des longs salamalecs par lesquels les protagonistes d’une rencontre se préparent a un échange véritable.Ces politesses, qui semblent a l’occidental sinon inutiles, du moins trop long, sont l’écran derrière lequel chacun d’en venir à une relation vraie. Ces échanges sont très codifiés : ils bordent la rencontre, et peuvent reprendre lorsque le silence menace de s’installer, ou lorsque l’un des protagonistes sent l’angoisse ou la gène l’étreindre. Enfin, ils sont également une disposition par laquelle on peut prendre congé de quelqu’un. La fonction phatique rend possible une rencontre en mimant une fausse rencontre rencontre1. Toute rencontre inter-humaine vraie est en effet source d’angoisse car elle est créatrice. Le choc de la rencontre et celui de la séparation sont ainsi atténués

L’utilisation d’une portion des espaces numériques pour créer un backchannel est apparue dès l’instant ou l’Internet est devenu ambiant grace au Wi-Fi et au web mobile. Il devenait possible d’agréger dans les nuages des espaces d’interaction qui donnaient au fait de participer a une conférence une toute autre dimension. Un backchannel permet en effet de densifier les interactions sociales : tout ce qui est pensé à l’occasion de l’événement peut être mis en commun en ligne dans une sorte de wiki psychique. Le public n’était plus celui de l’ici et maintenant. Il s’étendait au travers de l’Internet, faisait connaitre son état, donnait des liens, formulait des objections, clarifiait des points… Le public n’était plus captif d’une parole qu’il recevait de l’orateur. Il était, lui aussi, maitre d’une parole qu’il faisait circuler en son sein, et en direction de l’orateur.

En un mot, il donnait a voir son intelligence.

Ce canal arrière n’est pas créé par l’Internet ambiant. Un public a toujours été une masse mouvante, parfois conquise par l’orateur, parfois lui échappant en totalité ou en partie. Les rires, les murmures, les apartés, les sorties et les entrées, sont les signes que les orateurs apprennent à interpréter pour sentir si leur public était bien avec eux ou dans un de ces canaux arrière.

Ce canal arrière a toujours existé : il consistait en apartés entre voisins, ou dans les décrochages individuels, par les sorties de quelques uns et autres les brouhahas. Avec le Wi-Fi ambiant, et les services web sur les mobiles, le public des conférences a commencé à se retrouver en ligne, créant ainsi un lieu ou mettre et partager ce qui, jusqu’a présent, n’avais pas d’autre lieu que les psyché individuelles.

On arrivait ainsi à une sorte de miracle technologique réussissant à rendre utile était futile. Même les moments d’ennuis devenaient  une source d’information  partageable, accroissant pour tous le sentiment  d’être connecté, de recevoir et de donner une information toujours bonne, être de et dans de l’information. Chacun est  immergé dans un flot d’information, et est lui même un flot d’informations mêlé à d’autres, innombrables, et toutes de même valeur. Toute information devenait “sociale” : le fait d’aller à une conférence, d’y être, de s’y ennuyer ou pas, avait la même valeur.

 

Les quatre utilisations du backchannelling

Il y a, pour le public, quatre façons d’utiliser le backchannelling.  La première consiste en salutations : le canal est utilisé pour faire connaitre sa présence à l’événement, ou pour saluer une autre personne que l’on a reconnu dans la foule. La seconde consiste à apporter des information sur la conférence : dans quelle salle a lieu telle conférence ? Qui est la personne sui parle ? Ou trouver le programme. La troisième consiste à discuter les contenus apportés par la conférence : liens vers des sites, apports d’informations nouvelles etc. Ce sont des sur-titres apportés a la conférence. La dernière consiste à utiliser le canal pour tout le reste : plaisanteries et messages hors sujet trouvent ici leur place. C’est également à ce niveau que peut se produire tout ce qui apparaitrait déplacé dans l’espace de la conférence.

Ces quatre utilisations sont très différentes. La première crée du lien social. Elle correspond a la fonction phatique dont il était question plus haut. On se reconnait, on se congratule, on s’appelle, on est heureux de participer au même événement. La second favorise le déroulement de l’événement : elle met en contact, informe sur ce qui ce passe, où cela se passe et comment y participer. La troisième donne une voix à ceux qui, jusqu’a présent, dans l’espace temps de la conférence, en étaient privés.

Cela pose un certains nombre de questions qui ne sont pas encore résolues sur la manière dont nous pouvons travailler dans ces espaces à une époque où l’Internet est dans nos poches. Jusqu’à présent, le silence dans lequel était maintenu le public produisait une contrainte à penser. Il faut accepter l’inégalité de la position, prendre le temps de recevoir tout son argument, et peut-être, au moment des question, demander la parole et débattre avec l’orateur. Nous avons tous reçu ce dispositif comme un instrument de travail : l’inégalité renvoie à la nécessaire prise en compte de la différence, le silence aux lentes maturations et l’ensemble à l’idée qu’il faut prendre le temps de prendre connaissance d’un argument.

Le backchannelling remet tout cela en question : il n’y a plus une parole qui vient “d’en haut” mais des multitudes de paroles, toutes équivalentes. Le silence n’est plus nécessaire au public pour penser ; il semble même être craint et les canaux arrières s’emplissent de bruits divers. Une pensée n’est pas finie d’être pensée que déjà elle se retrouve sur le net !

Il y a des aspects positifs au backchannelling : il permet de produire ou d’augmenter le sentiment d’être à un événement, et d’y participer. Mais cette participation peut aussi se faire au détriment du travail de pensée qui est pourtant le but de toute conférence.

Que nous soyons de pures informations immergés dans de chaudes mers numériques est une fiction a laquelle nous avons tous envie de croire – et parfois, nous en avons même eu l’expérience. Mais il est important de comprendre comment les douceurs numériques peuvent se transformer en vinaigre. Pour ce faire, il faut prendre en compte les dynamiques hors ligne et en ligne, c’est à dire le travail du conférencier et les usages possibles du backchanneling.

 

Public = groupe de travail + groupe de base

Toute l’art de la conférence réside à créer une situation de groupe particulière. Le public est réuni avec comme prémisse qu’il va recevoir quelque chose de valable de la part de l’orateur. Celui ci doit organiser la situation de groupe de façon à ce que le groupe soit satisfait jusque dans son inconscient. Il doit non seulement recevoir l’information qu’il attend, mais il doit aussi être satisfait dans ses attentes émotionnelles. Le public est en effet divisé en deux groupes : le groupe de travail dans lequel prévalent les exigences conscientes. Ces exigences organisent le groupe en indiquant quelle est son objectif, l’organisation de sa tache, et les systèmes de communication qu’il peut utiliser. Dans une conférence, la tache du groupe de travail est d’écouter le conférencier. Ses moyens de communication sont restreints : quelques membres pourront (peut-être) poser quelques questions à la fin de la conférence, et les échanges entre membre du groupe pendant le temps de la conférence sont mal venus.

Le groupe de base s’organise selon des présupposés de base qui sont en tension conflictuelle avec le groupe de travail. Ces présupposés de base peuvent s’opposer aux buts du groupe de travail ou les rendre possible. Ce sont des émotions intenses, primitives, exprimant des fantasmes inconscients. Ce sont des défenses contre les angoisses provoquées par la situation de groupe et des solutions magiques utilisées par les membres du groupe pour résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Dans une conférence, le public est normalement organisé sous le présupposé de base Dépendance : il attend de l’orateur une nourriture intellectuelle, spirituelle et affective, et l’orateur accepte le rôle qui lui est attribué, ainsi que les pouvoirs et les devoirs que cela implique.

Aucun groupe n’est neutre. Et sous le sage public qui écoute respectueusement et silencieusement couve une toute autre figure faite de désirs d’agression, de séduction, traversé par des affects de peur et d’angoisse. L’orateur peut être investi comme une figure protectrice et bonne, ou au contraire comme mauvaise imago dont il faut se protéger, ou qu’il faut détruire. A l’intérieur du groupe, des désirs individuels peuvent être poussés en avant comme porte parole de la position du groupe ou au contraire combattu par le groupe. par exemple, la personne qui prend la parole et agresse le conférencier peut être porte-parole de l’agressivité groupale. Mais elle peut aussi être combattue par les personnes suivantes qui viendront dire combien ce qui a été entendu leur a paru intéressant !

Le travail de conférencier.

C’est à une difficulté similaire qu’a été confrontée Dana Boyd. Quelque soit l’aisance manifeste du conférencier, prendre la parole est toujours une épreuve. Elle est vécue différemment par chaque orateur, en fonction du registre d’angoisse qui lui est banalement habituel : pour certains, c’est l’estime de soi qui est remise en jeu, pour d’autres, c’est la capacité à donner quelque chose de bon, d’autres encore craindront d’être attaqué par le groupe ou par quelqu’un caché à l’intérieur du groupe… Pour faire face à cette angoisse, les orateurs prennent l’habitude de s’appuyer sur des techniques de prise de parole et des dispositions particulières de la salle. Dès le départ, cet appui a manqué à Dana Boyd : elle découvre un environnement qui ne lui est pas habituel et qui n’est pas conforme à ce qui lui avait été annoncé. Le pupitre n’est pas incliné, ce qui rend difficile la lecture des feuillets, le public disparait dans un trou noir alors qu’elle a l’habitude de suivre les réactions du groupe sur quelques visages et un immense  twitterwall est projeté derrière elle. Lorsque les premières réactions montent du public, elle les interprète négativement et entre dans une spirale de panique et d’angoisse qui ne prend fin qu’avec sa présentation.

Avec l’utilisation du backchannel, le travail du conférencier est complexifié à la fois dans ses aspects conscients et inconscients. Dans ses aspects conscients, le conférencier n’est plus la seule source d’attention. L’attention du public est partagée entre ce qu’il reçoit du conférencier, et ce qui s’affiche sur le backchannel. Plus celui ci est actif, plus l’attention du public peut se détacher de l’orateur. En effet, nous avons tendance a consacrer de l’attention à toute source de mouvement et cette tendance s’actualisera  d’autant plus que ce qui se passe sur le backchannel satisfait les attentes imaginaires du groupe. Coté conférencier, parler a une foret de têtes qui sont penchées vers leurs écrans est une situation difficile : écoutent-ils ? prennent ils des notes ? ou sont ils en train de lire leurs mails, de jouer à un jeu vidéo ou  de twitter combien ils s’ennuient ?

Dans le cas de Dana Boyd, la situation était encore complexifiée par le fait qu’elle ne pouvait pas voir ce qui faisait toute l’attention de son public : les choses se passaient dans son dos. Il y a là quelque chose de pervers de faire apparaitre quelque chose en la présence de quelqu’un sans qu’il puisse s’en saisir.

 

Le backchannel idéal

 Le backchannel idéal

Idéalement, le backchannel devrait être un espace commun et partagé par toutes les parties. Le conférencier comme le public devraient pouvoir se rencontrer dans les nuages et étendre ainsi l’espace de la conférence.

Dans les faits, il n’est pas possible à l’orateur d’être dans les nuages pendant la conférence contrairement au public qui peut partager son attention. Mais cela n’est pas forcément un désavantage : le travail du conférencier est de faire une conférence. Toute son attention et son énergie sont dus à son public qui, lui, est libre de se donner à qui il veut.

Par contre, le conférencier peut investir les nuages avant la conférence. Etre présent sur le blogue qui annonce la conférence et sur les hastag twitter avant l’événement est une bonne idée. Y être après la conférence permet d’avoir une vision de ce qui s’est passé dans les nuages, et, le cas échéant, de préciser des points qui sont restés dans l’ombre.

Il est important de modérer le backchannel et de l’animer. La modération ne vise pas à empêcher la création de backchannel mais a garantir qu’il reste un espace de travail. Ce n’est pas à l’organisateur de créer de espaces-défouloirs, et le public saura bien les trouver et les créer par lui même. Elle permet également de faire connaitre a l’orateur les informations importantes pour sa présentation. Si un orateur ne peut pas lire un flux twitter, il a sans doute le temps de lire un tweet de 140 caractères l’avertissant d’une situation urgente. Les règles de la modération seront annoncées avant l’événement et a l’ouverture du backchannel et postées dans une page à part.

L’animation consistera à diffuser officiellement des informations utiles au public : présentation du conférencier, liens vers les notions ou concepts utilisés, bibliographies, création de pages wiki etc. L’animation vise a donner les donner qui rendent possible le travail de pensée dans un espace qui est garanti par la modération. Elle mettra en avant les usagers et les contenus les plus utiles a la compréhension de la conférence. Après la conférence,  l’intervenant pourra répondre au backchannel sur le blogue de l’événement ou sur son propre blogue.

Le backchannel peut être utilisé pour faire apparaitre des questions qui viennent des nuages Il permet de faire participer des personnes qui ne sont pas présentes physiquement, ou de faire remonter des tendances

Le backchannel est au service de l’orateur. Si celui ci n’est pas à l’aise avec ce dispositif, il ne doit pas lui être imposé. Le public vient a l’événement pour voir et entendre l’orateur. il le connait pour avoir pris connaissance de ses livres et parfois le suit sur sont blogue, ou même sonf il twitter. Il ne vient pas pour le backchannel.

La disposition du backchannel est importante. Dans les cas ou le backchannel est utilisé sur scène, il faut le disposer de façon à ce qu’il soit évident qu’il n’est pas la principale source d’information : sur le coté de la scène, et jamais en arrière plan de l’orateur.

  1. cet aspect est à rapprocher de ce que disait Janine Chasseguet Smirgel de toute création : elle est tantôt une réparation de l’objet, tantôt une réparation du self []
Faut-il bannir Twitter des salles de conférence
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3 pesnées sur “Faut-il bannir Twitter des salles de conférence

  • 7 janvier 2010 à 13:58
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    J’ai vécu cette situation il n’y a pas très longtemps, à l’occasion des Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2009, à Paris, auxuquels j’assistais. Les tweets ont été diffusés pendant les conférences de la première matinée (à ma demande, d’ailleurs, honte, via un tweet sur le hashtag officiel de l’événement). Cela a été perçu par les organisateurs comme une perturbation des interventions et une dissipation de l’attention et, du coup, les tweets n’ont plus été affichés pendant le reste des 2 jours, ce que j’ai trouvé regrettable. Pour autant, je trouve également regrettable que les tweets empêchent de se concentrer sur l’intervention de l’orateur mais il me semble qu’un usage minimal des tweets est possible. Selon moi, il faudrait ne pas afficher les tweets pendant le temps de parole du conférencier et les afficher ensuite au moment des questions posées pour faire apparaître d’autres questions, remarques, messages. Cela me paraîtrait un bon compromis.

  • 9 janvier 2010 à 9:56
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    Ta solution me semble très bonne, Stéphane. Je pense aussi que le canal Twitter doit être modéré s’il est diffusé pendant la conférence, de façon a ce que les tweets apportent une information supplémentaire

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