Voici donc qu’une nouvelle panique morale commence à se développer. Nous avons connu l’addiction aux jeux vidéo et à l’Internet. Nous avons maintenant l’addiction au smartphone.

Inventés en 1992, les smartphones sont maintenant partout. Ils nous accompagnent du lever au coucher. Ils sont souvent le premier objet que nous touchons au réveil, et le dernier que nous lâchons avant de nous endormir. Ils nous suivent jusque dans nos activités les plus intimes. Ils président à nos ébats sexuels, nous accompagnent dans nos bains et aux toilettes. Ils nous servent à trouver notre chemin lorsque nous sommes perdus, à jouer lorsque nous nous ennuyons, à conserver des souvenirs, à trouver des personnes avec qui parler. Voilà maintenant qu’ils nous rendraient malades ?

Ce n’est pas la première fois que l’usage des smartphones fait l’objet d’une tentative de pathologisation. La peur de ne pas avoir avec soi son smartphone à conduit certain à inventer le terme de  nomophobia  (“no-mobile phobia). On a également parlé du syndrome de la sonnerie fantôme. Bref, tout ce qui est numérique est susceptible de devenir une pathologie. Cette fois ci, ce n’est pas l’absence du portable qui est visé, mais son excès.,

Qu’est-ce que cette addiction au smartphone ? il est difficile d’en donner une définition précise. l’addiction au smartphone fait plus de bruit dans les médias que dans les laboratoires. On trouve quelques études menée en Corée du Sud qui ont conduit au développement d’une échelle de mesure de l’addiction au smartphone. Malheureusement, elle est développée sur le test de l’addiction à l’Internet de Kimberley Young qui elle-même avait été durement critiquée pour sa faible validité. Le fait que dans la dizaine d’études publiées sur l’addiction au smartphone, une grande partie vienne d’Asie du Sud est à prendre en compte. Il est en effet probable qu’un facteur culturel soit à prendre en compte. On sait par exemple l’importance du jeu d’argent  - et donc des politiques de régulation – en Asie. Par ailleurs, les relations parents enfants y sont très différentes de celles que l’on peut vivre en Europe et en Amérique du nord. Le contrôle des parents sur les enfants sy est très actif et

Il y à ce jour une dizaine d’articles publiés sur l’addiction au smartphone. La plupart viennent d’Asie du Sud-est. Il est probable qu’un facteur culturel entre

Le plus simple est de partir d’une définition de l’addiction. Les addictologues considèrent généralement que l’addiction se définit par la dépendance, des symptômes de manque, de la tolérance, et des problèmes sociaux

Sommes-nous dépendants de nos smartphones ? Certainement. Ils nous accompagnent tous les jours, et ils sont souvent à portée de main. Beaucoup vérifient la présence de leur smarphone au moment de quitter leur maison. Le smartphone est également manipulé dans les moments d’ennui ou de stress. Observe-t-on des symptômes de manque ? Assurément ! Certains vivent avec anxiété le fait de ne pas avoir leur smartphone sur eux. Mais il faut préciser que cette anxiété reste modérée. Elle  est sans commune mesure avec les symptômes de manque que l’on peut observer dans l’alcoolisme ou le jeu d’argent pathologique qui s’accompagne toujours d’une anxiété existentielle.  La tolérance est le fait que la personne doit régulièrement augmenter la dose de produits ou le comportement pour obtenir le même effet. Cette tolérance ne s’observe pas avec les smartphones. Avons-nous déjà entendu quelqu’un dire “je n’ai pas fait assez de smarphone aujourd’hui !”

Si l’addiction au smartphone n’existe pas, pourquoi voit-on des articles sur le sujet ? Pour le comprendre, il faut se remettre en mémoire que la psychiatrie et la psychologie ne sont pas des disciplines neutres. Elles sont des disciplines au service du pouvoir. Elles individualisent, sélectionnent, et trient des comportements. Elle tracent sur le grand tableau de nos comportements la limite entre le normal et le pathologique. En ce sens, elles nous aident a donner un sens plus précis à des conduites qui n’en ont pas encore parce qu’elles sont trop nouvelles. Les smartphones sont apparus il y a une génération. Ils font partie de tous nouveaux objets que la culture doit assimiler au cours de sa conversion au numérique (Doueihi, 2008)

D’une façon générale, les addictions sont des enfermements. La personne est tournée vers les plaisirs que lui apporte le produit ou le comportement. Les liens sociaux puis familiaux en souffrent et sont finalement détruits. Le smartphone est par design un objet ouvert sur le monde extérieur. Il permet d’accéder à de déhors particuliers qu’est l’Internet. Il permet de garder un contact avec ses proches. Les personnes utilisent leurs smartphones pour préparer des sorties avec des amis, ou pour repenser à ce qui a été fait dans le passé. Contrairement aux drogues qui déconstruisent les liens sociaux, les smartphones aident à les construire et à les maintenir. Provoqué par l’absence du smartphone n’est pas le signe d’une quelconque addiction. Il est le signe d’une dépendance, mais au travers de l’objet technique, c’est des autres que nous dépendons.

Voilà donc la leçon que nous apportent les machines. Plus nous en sommes dépendants, plus nous devons apprendre à développer notre empathie envers les autres humains.

  • Kwon, Min et al. “Development and validation of a smartphone addiction scale (SAS).” PloS one 8.2 (2013): e56936.
  • Park, Cheol, and Ye Rang Park. “The Conceptual Model on Smart Phone Addiction among Early Childhood.”
  • Rosen, Larry D, and L Mark Carrier. iDisorder: Understanding our obsession with technology and overcoming its hold on us. Macmillan, 2012
  • K.-Y. Lee, “The study of factors in affecting the user’s addictive  behavior in using the smart phone applications,” Kore
  • Milad, Doueihi. “La Grande conversion numérique.” Le Seuil (2008).
Tagged on:     

2 thoughts on “L’addiction au smartphone doit rester dans le bric a brac des maladies imaginaires

  • 19 juin 2014 at 9:31
    Permalink

    S’il est clair que la tendance est de décliner les mécanismes de récompenses du cerveau à toutes les sauces… avec récemment le sucre notamment… Le copié /collé de la modélisation de la dépendance est en train de s’ ériger comme une camisole sociale…
    Cependant si l’on regarde au plus près des usages, et surtout les excès, on peut voire par analogie ce que Lacan désignait par “le discours du capitalisme” seule configuration à délivrer sa part de vérité au sujet, mais aussi “obturer le manque avant qu’il n’apparaisse (c.f. Louis sciara).
    Bref, dans tous les cas le smartphone n’est pas me mal mais son révélateur… si à cela on ajoute que lalangue cède le pas à la communication, il y a de quoi se questionner sur la construction des subjectivités…

  • 22 juin 2014 at 21:57
    Permalink

    J’ai apprécié votre article tout en y émettant quelques réserves que je me permets d’échanger avec vous. Je m’intéresse tout particulièrement au sujet depuis que j’entends des patients, en consultation, m’expliquer la difficulté qu’ils ont à se passer de leur smartphone, les problèmes conjugaux surtout liés à sa consultation excessive, l’augmentation de leur anxiété depuis l’apparition du téléphone portable.
    Marks pensait que nous ne sommes pas dépendant d’un produit mais d’une expérience: celle du soulagement, du plaisir, de la distraction cognitive que peut procurer un produit ou bien un comportement. La plupart des addictologues aujourd’hui parlent d’addiction aux produits et d’addictions comportementales. Elles comportent quelques différences mais je crois malheureusement que l’on peut observer des addictions au smartphone. Cela ne concerne probablement pas un porcentage important de la population, comme tous les autres troubles mentaux d’ailleurs.
    Cette dépendance peut bien entendu être le reflet d’un autre problème mais je crois que trop de personnes ont pris des habitudes qu’ils contrôlaient au départ et qu’ils disent avoir de la peine à maîtriser aujourd’hui. Dans la mesure où l’utilisation du smartphone permet l’évitement d’émotions désagréables, certaines personnes vont avoir tendance à privilégier son utilisation et ce, de façon excessive.
    Aviel Goodman fait de la perte de contrôle un des critères des addictions et les conséquences comportementles et cognitives observés dans mon cabinet rentrent souvent dans les critères de Goodman.
    Il s’agit juste de garder la maîtrise de nos comportements et ne pas se faire abuser par certaines firmes qui font croire que détenir un téléphone d’une certaine marque nous rendrait plus fun, compétent, moderne…
    Sur ce, à très bientôt et merci pour vos article toujours très pertinents.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :