On désigne par “chasseurs-cueilleurs” des groupes d’humains vivant de chasse, de pèche, de cueillette ou du charognage. Ils utilisent les ressources immédiatement disponibles dans la nature. La notion vient des travaux des préhistoriens qui opposaient ce mode de vie à celui du pastoralisme.

Vere Gordon Childe a nommé “révolution néolithique” le passage de l’économie de la chasse et de la cueillette à une économie basée sur l’agriculture et le pastoralisme. Cette révolution néolithique transforme de petites communautés humaines en des ensembles plus vastes, contenus dans l’enceintes des villes, et bientôt régulées par des règlements et des lois écrites

Examinant les communautés en ligne, Lee Komito les rapproche des premières communautés humaines de chasseurs-cueilleurs. Il décrit des groupes de taille variable, s’aggrégeant au fil des saisons, se déplaçant pour trouver des ressources. Ce nomadisme les oblige à avoir peu de bien matériels. Au nomadisme des groupes s’ajoute celui des individus qui n”hésitent pas à aller de groupe en groupe. Ces communautés sont temporaires, puisqu’il n’y a pas de sentiment d’un bien commun ou d’une identité collective. L’idéologie de ces groupes est égalitaire : chaque individu obtient du prestige en fonction de ses habilités. Les leaders émergent par la force de leur exemple. Les conflits sont gérés au travers de duels qui ritualisent la violence. La plupart du temps il s’agit de disputes orales où l’on tente de moquer ou d’humilier l’autre.

Lee Komito voit entre les communautés de chasseurs-cueilleurs et les communautés en ligne des ressemblances frappantes. En ligne, l’idéologie dominante est l’égalitarisme. Personne ne peut imposer sa volonté à personne, et les groupes ne peuvent pas s’appuyer sur une autorité centrale. Les conflits y sont réglés par la recherche de consensus ou des joutes orales. La fidélité à un groupe est inexistante. Les individus vont d’un groupe à l’autre sans être vraiment attaché à aucun. Beaucoup de groupes en ligne n’ont pas de frontières stables, et il peut être difficile de savoir qui s’y trouve et qui ne s’y trouve pas.

Lee Komito remarque que certains groupes peuvent avoir une autorité centrale (par ex. le modérateur). Ces groupes développent un sentiment d’appartenance, une distinction entre les membres du groupes et les autres et des buts partagés. Cependant, le modèle des communautés de chasseurs-cueilleurs lui semble suffisamment intéressant. En effet, dans les deux cas, les communautés peuvent s’avérer incapables de mettre fin à un comportement anti-social ou d’imposer des limites à leurs membres. D’ou la question : est ce que les individus d’aujourd’hui vont à la cueillette de l’information comme ceux d’hier allaient à la recherche de nourriture ?

Lorsque l’on jette un regard sur les communautés en ligne, le parallèle de Lee Komito est frappant. Nous passons notre temps à glaner des informations, à les stocker dans des silos individuels (les favoris) ou collectifs (les sites de social bookmarking). Certains d’entre nous les transforment en bloguant ce qu’ils trouvent tandis que d’autres transmettent tels quels en les propulsant (foward) auprès de leur propre communauté sociale

Cependant, le parallèle appelle au moins deux réserves. La première est que Lee Komito est victime de l’illusion anthropologique de Childe. Childe considérait en effet que l’on pouvait situer les différentes communautés sur une ligne de temps. Les chasseurs-cueilleurs seraient les communautés les plus archaïques et elles seraient remplacées par les communautés pastorales et agricoles qui inventent la loi, l’écriture, la ville. Childe considérait par ailleurs que les communautés actuelles de chasseurs-cueilleurs étaient identiques au communautés préhistoriques ce qui permettait de les repérer comme des vestiges infantiles de l’histoire de l’humanité. Bien évidement, dans cette perspective, les occidentaux correspondraient aux stades les plus avancés du développement de l’humanité. Enfin, nous savons maintenant que les communautés de chasseurs-cueilleurs ne sont pas dans l’état de dénuement que décrit Childe. Elles ne meurent pas de faim, elles ne sont pas livrées a l’arbitraire des désirs individuels et elles consacrent au contraire beaucoup de temps à la culture.

L’image reste cependant forte et elle est toujours utile pour penser le cyberespace. Il faut juste préciser que le cyberspace n’est pas dans une mais dans plusieurs temporalités. Nous sommes quelques part entre les communautés de chasseurs-cueilleurs et les premières villes mésopotamiennes inventées il y a 6000 ans. La densification des liens produits par le mouvement du web 2.0,  la massification des données partagées grâce à la téléphonie mobile et  l’ouverture des silos de données produits par les villes est similaire à l’urbanisation de la Mésopotamie. On retrouve ici la “révolution urbaine” dont parlait Childe.

L’urbanité modifie les communautés. Elle ordonne l’espace et les personnes dans un même mouvement : des quartiers regroupent des métiers tandis que certains espaces sont dévolus à l’habitat., au commerce, à la vie religieuse.. La ville crée également  la campagne qui l’alimente en matières premières qu’elle transforme en objets relativement identiques dans ses ateliers. L’organisation politique y est plutôt despotique.

Certains forums ont déjà un fonctionnement qui s’apparente à celui des villes mésopotamiennes. Ils sont subdivisés en sous-forums qui sont autant de quartiers. Par exemple, les forums officiels de World Of Warcraft sont subdivisés en fonction de fa faction (horde ou alliance), de la classe du personnage, de sa race. Il existe des forums généraux ou le mélange est possible, et d’autres très spécialisés. Certains fonctionnent comme des ateliers qui produisent des objets – par exemple des macros utilisables dans le jeu – diffusables en masse. Ce n’est pas tout à fait une ville, parce que le forum est organisé défensivement contre l’extérieur. Tout est fait pour que les membres du forum restent sur place. L’étape suivante, la ville numérique, sera atteinte lorsque les forums et les sites de réseaux sociaux se découvriront des campagnes.

Au niveau politique, le forums sont organisés autour de la figure d’un despote, comme l’étaient les premières villes. Cette figure est généralement incarnée par le fondateur du forum qui a sur l’espace du groupe et ses membres tous les droits. Il inclut et exclut, il peut supprimer des messages ou les modifier. Il peut modifier des membres ou les supprimer. Au fil du temps, une nouvelle caste émerge de la masse des utilisateurs. Ce sont les modérateurs qui  et ils empruntent au Fondateur ses attributs jusque parfois les droit de détruire la communauté.

Les sites de réseaux sociaux permettent d’éviter cette organisation politique en l’horizontalisant Chacun est son propre despote. Chacun décide avec qui il se lie et parfois qui peut se lier à lui. Chacun peut éditer ses messages ou les supprimer. Chacun peut décider de ce qui apparait ou non sur son propre espace. La maitrise donnée aux individus est a la mesure de l’éclatement de l’espace social.

Dans le cyberespace, la production en masse est facilitée par le copier-coller. Les ateliers sont principalement le fait de designers qui produisent des templates et autres skins pour les blogues ou les avatars. Plus le  template est individualisé, plus il est précieux et donc cher. Vous pouvez facilement avoir un template gratuit pour votre blogue WordPress, mais il vous en coutera de l’argent pour avoir quelque chose (de bien)  fait par 53 Mondays ou Reduplikation. Certains sites fonctionnent comme des ateliers à codes qui fournissent plugins et autres compléments. Par exemple Mozilla fournit des compléments pour son navigateur Firefox. La production et l’utilisation de ces compléments est régulée par la licence Creative Commons qui est le Code d’Hammurabi du cyberespace

Les subbers qui prennent en charge une matière numérique et la modifient en ajoutant des sous titres sont un autre exemple du travail artisanal qui peut se faire en ligne. D’une manière générale, les mondent numériques restent des espaces de bricolage. La révolution industrielle numérique est encore à venir. On en a tout de même quelques prémices  avec la mise en place d’un prolétariat mine les mondes numériques au profit d’une bourgeoisie. Les farmeurs chinois nous montrent que Germinal est déjà là : eux travaillent sang et eau pour que d’autres puissent jouer.

 

En ligne, nous ne sommes donc pas seulement à l’époque du basculement dans l’ère néolithique. Nous avons des fonctionnements qui témoignent de différentes temporalités et sociabilités qui vont des chasseurs-cueilleurs aux cités mésopotamiennes. Le mouvement vers l’industrialisation est en marche si l’on en croit le développement d’applications qui bornent le web comme les enclosures ont borné les champs.

 

Texte racine : The Net as a Foraging Society: flexible communities, Komito, Lee., The Information Society, v. 14, no. 2, 1998.

A quelle ère numérique sommes nous ?

4 pesnées sur “A quelle ère numérique sommes nous ?

  • Ping : Dans quelle ère numérique vivons-nous? » Article » OWNI, Digital Journalism

  • 16 décembre 2010 à 20:21
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    Très interessant.

    La lecture de cet article m’inspire l’hypothèse que le succès des communautés numériques pourrait être lié à leur rôle d’échappatoire/défouloirs vis-à-vis d’une hyper-civilisation parfois coercitive.

    Un équilibre fait d’excès, en quelque sorte.

  • 16 décembre 2010 à 21:56
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    Le titre du billet est alléchant. Mais, il me semble que nous ne pouvons faire abstraction, pour comprendre l’ère numérique à laquelle nous serions selon vous, de la césure profonde politique, sociale et économique de notre monde réel. De plus le corps de l’article s’appuie sur une vision du monde européo-centrée qui à prévalu dans les millieux universitaires depuis trois siècles, heureusement cela a changé. Le cyberespace est porté par un élan libertaire qui n’a rien avoir avec l’idée de désordre et de chaos qui aurait besoin d’une structuration sous une forme étatique. Seulement, aujourd’hui, nous sommes à une “ère” de révolution ultra conservatrice et non pas, malheureusement salvatrice. Il y a une confrontation très forte entre la liberté et le partage développé dans le cyberespace où émerge une citoyenneté universelle et le monde politique et économique qui souhaite nous vidéosurveiller, nous dataliser, nous RFIDser…. A mon sens, la correspondance entre l’ère Mésopotamiene et notre société du cyberespace actuel est une vision très infantilisante et obère le temps d’évolution qui est de l’ordre de milliers d’années pour l’un, et de l’ordre d’une génération humaine pour l’autre.

  • 17 décembre 2010 à 1:15
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    Evidemment il y a des raccourcis qui sont pris dans cet article. Je le trouve néanmoins passionnant, et j’aimerais vraiment approfondir cette correspondance entre la civilisation matérielle et la civilisation numérique.

    C’est une piste très riche à explorer !

    Des idées ?

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